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APPRENDRE À ENSEIGNER PAR LES OBJETS


APPRENDRE À ENSEIGNER PAR LES OBJETS
JOHN HENNIGAR SHUH – REVUE DE L’ÉDUCATION VOLUME 7, n° 4

Tous les programmes proposés au Musée de la Nouvelle-Écosse sont représentatifs de notre conviction que les objets sont porteurs d’un potentiel pédagogique indéniable. Nous pensons en effet qu’il est tout aussi essentiel d’apprendre à utiliser les objets pour se découvrir soi-Tous les programmes proposés au Musée de la Nouvelle-Écosse sont représentatifs de notre conviction que les objets sont porteurs d’un potentiel pédagogique indéniable. Nous pensons en effet qu’il est tout aussi essentiel d’apprendre à utiliser les objets pour se découvrir soi-même et comprendre le monde qui nous entoure que d’utiliser des mots ou des chiffres. même et comprendre le monde qui nous entoure que d’utiliser des mots ou des chiffres..¹

Je travaille au Musée de la Nouvelle-Écosse depuis maintenant quatre ans, et je suis toujours fasciné par ce que j'apprends sur le potentiel pédagogique des objets. En outre, plus j'y réfléchis et plus je suis convaincu que l'approche muséale en matière d'éducation a beaucoup à offrir aux enseignants des écoles. Malheureusement, apprendre à utiliser les objets à bon escient en salle de classe n'est pas aussi simple qu'il paraît. Comme c'est le cas en matière d'acquisition d'autres techniques pédagogiques essentielles, cet apprentissage nécessite à la fois du temps et du travail. En résumé, cela signifie que vous allez devoir apprendre à déchiffrer les objets tout aussi habilement que vous avez appris à déchiffrer la langue écrite. Et comme c'est le cas pour le développement de toute compétence, il n'existe aucun raccourci. Votre capacité d'utilisation des objets en tant qu'outils pédagogiques repose sur votre aptitude à les utiliser vous-même dans le cadre de votre propre apprentissage continu.

Puisqu'on ne vous a sans doute pas, au cours de votre enfance, appris à déchiffrer les objets, il pourrait même s'avérer plus difficile pour vous que pour vos élèves d'acquérir cette compétence. Mais ne vous inquiétez pas, il n'est pas nécessaire d'être expert en la matière pour commencer à utiliser des objets avec vos élèves, et dès le départ, vous en percevrez les avantages.

Donc, pour commencer votre apprentissage, passons en revue quelques-uns des avantages de cette approche.

Les objets sont fascinants

L'un des avantages majeurs de cette approche réside dans le fait que nous avons pour la plupart tendance à être fascinés par « les choses ». Je pense que si vous êtes en mesure de baser votre approche pédagogique sur quelque chose qui peut fasciner vos élèves, vous avez déjà relevé une partie du défi.

Il va sans dire que déclarer que la plupart des gens sont capables d'être fascinés par un grand nombre d'objets ne signifie pas que la multitude d'objets que nous rencontrons au quotidien suscite en nous émoi et enthousiasme. En fait, nous n'avons jamais appris à réellement observer nombre des choses qui nous entourent, et encore moins à être fascinés par elles; d'ailleurs, le plus souvent, notre éducation nous prédispose à ignorer les objets qui font partie de notre quotidien. (Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.) Malgré tout, nous sommes presque tous capables de nous fasciner pour une étonnante variété de choses que l'on pourrait parfois autrement ignorer – il suffit pour cela que notre attention soit attirée sur ces choses. La plus simple façon d'attirer l'attention de quelqu'un sur un objet, c'est bien sûr de le montrer du doigt ou de le saisir, comme pour dire « Regarde donc! ». Cela aide parfois aussi de poser une ou deux questions simples, comme « C'est joli, non? », « Qu'est-ce que tu penses que c'est? », ou « As-tu jamais vu un objet comme celui-ci? » ou encore « Pourquoi penses-tu que cet objet est important? ». Pour attirer l'attention des gens sur les objets, les musées ont mis au point des « véhicules de savoir » assez élaborés, sous la forme d'expositions – mais habituellement, en salle de classe, une approche moins complexe suffit.

Il serait peut-être bon de remarquer que j'ai déjà présenté de nombreux objets différents à une étonnante variété de gens, j'ai posé des questions à leur sujet, et jamais qui que ce soit n'a haussé les épaules en répondant « Qu'est-ce que ça peut faire? », « Et alors? », ou « Laisse-moi tranquille avec tes questions! ». En fait, j'ai plutôt trouvé que lorsque l'on encourage les gens à fixer leur attention sur un objet, surtout le type d'objets que l'on trouve dans les musées, ils répondent avec enthousiasme et se mettent eux-mêmes à formuler tout un tas de questions.

Il m'est même une fois arrivé de me retrouver au milieu d'une session passionnante de « découverte-éducation par les objets », dans une station-service de Halifax. J'étais allé dans une station de Truro et sur le chemin du retour, je me suis aperçu que l'un de mes pneus était dégonflé. Je me suis donc arrêté dans une station-service et j'ai fait marche arrière jusqu'à la pompe à air. Comme je m'occupais de mon pneu, j'ai remarqué deux hommes, debout près de la pompe, qui avaient aperçu une boîte ouverte contenant des crânes de mammifères que j'avais emportée, et qui reposait maintenant au-dessus d'autres boîtes, sur ma banquette arrière.

« Regarde-moi ça! », dit l'un d'eux. « Je te parie que c'était une méchante bébête! », répondit l'autre. Ils firent signe à un groupe d'hommes en train de parler, à l'intérieur de la station, de venir les rejoindre. Quand j'ai eu fini de gonfler mon pneu, il y avait tout un groupe assemblé à l'arrière de ma voiture, posant toutes sortes de questions. « C'est un crâne de quoi? », « Où les avez-vous trouvés? », « C'est un chien?», « Non, c'est un loup, pas vrai? », « Comment savez-vous de quel animal il s'agit? »…

Il m'aurait été impossible d'ignorer ce flot de questions. J'ai donc pris le parti de sortir la boîte de crânes de ma voiture, je l'ai déposée sur le coffre et nous avons parlé pendant une bonne vingtaine de minutes à propos des crânes et des dents d'animaux et, entre autres choses, de la façon dont les dents permettent de reconnaître s'il s'agit du crâne d'un animal herbivore, carnivore ou omnivore.

Après coup, je me suis un peu senti comme l'un de ces prêcheurs des coins de rue qui aurait tout juste fini de prononcer son premier sermon. Je ne suis pas certain que l'idée m'ait tout à fait séduit. Mais d'un autre côté, j'étais satisfait; parce j'avais justement parlé à un groupe d'enseignants plus tôt dans l'après-midi, au sujet du pouvoir de fascination des objets, et donc de leur utilité en matière d'enseignement; cette expérience avait confirmé de manière inattendue mon assertion, en privé c'est vrai, mais tout de même!

Les objets ne ciblent pas d'âge spécifique

Un autre avantage majeur de l'utilisation des objets à des fins pédagogiques est que, contrairement aux documents écrits, les objets ne ciblent pas d'âge spécifique et ne sont pas adaptés à un niveau scolaire particulier. En d'autres termes, les élèves n'ont pas besoin d'avoir atteint un certain niveau de lecture ou un certain niveau d'apprentissage conceptuel afin d'être en mesure de regarder un objet et d'entamer une discussion éducative à son sujet. Cela ne veut pas dire que n'importe quel objet sera générateur du même intérêt auprès des élèves, quel que soit leur niveau. Mais de nombreux objets, comme un outil en pierre ou un crabe des neiges, pourraient être utilisés avec autant de succès avec une classe de niveau primaire, qu'avec un groupe d'étudiants d'université. Je ne veux évidemment pas dire que les élèves de niveaux divers verront ces objets sous le même angle. Ils envisageront tous un objet spécifique par le biais de leur expérience personnelle et formuleront leurs propres questions et observations. Celles des élèves de 3e année seront probablement différentes de celles des élèves de 11e année. Mais ne vous méprenez pas! Cela ne signifie pas nécessairement que les questions et observations des premiers seront moins valides ou moins justes que celles des élèves de niveau plus avancé.

Cela m'a été confirmé lors d'un événement il y a quelques années. À l'époque, je parcourais la province pour parler aux enseignants de l'utilisation des ressources muséales dans leur enseignement. J'avais emporté avec moi un groupe de tortues indigènes de la Nouvelle-Écosse. Je m'en servais pour illustrer l'un des avantages de l'utilisation d'objets en salle de classe : même les jeunes enfants peuvent comprendre des concepts relativement complexes lorsqu'ils ont l'opportunité d'en voir la manifestation concrète dans des objets.

En guise d'exemple, j'ai suggéré que la tortue des bois, la tortue peinte et la tortue hargneuse que j'avais apportées pourraient aider les élèves à comprendre un principe biologique assez abstrait : chez toutes les créatures, il existe un rapport symbiotique entre la structure corporelle et le comportement. J'en ai fait la démonstration en sortant la tortue des bois de sa boîte et en la plaçant par terre devant les enseignants. La tortue des bois est dotée d'une carapace épaisse sur le dos et sur l'abdomen, ce qui lui procure une bonne protection contre les prédateurs. À la vue de tous ces visages souriants des humains qui l'entouraient, la tortue s'est alors sentie menacée, et sa réaction a été de faire ce que font toutes les tortues; elle s'est retirée entièrement dans sa carapace pour ressembler à une roche.

La tortue peinte est quant à elle dotée d'une carapace beaucoup plus légère et moins complète. Elle peut donc aussi se retirer dans sa carapace, mais cette dernière n'offre pas une protection aussi efficace que celle de la tortue des bois. Lorsque j'ai sorti la tortue peinte de sa boîte et qu'elle a aperçu la foule menaçante qui l'entourait, sa réaction a été d'essayer de s'échapper à une vitesse d'ailleurs assez surprenante pour une tortue.

Lorsque j'ai sorti la tortue hargneuse de sa boîte, nous l'avons examinée, pour tout de suite constater qu'elle n'avait pas de carapace protégeant son abdomen, à l'exception d'un petit losange situé au milieu. Il lui était donc impossible de se retirer dans sa carapace. Toutefois, cette tortue a développé un mécanisme de défense très agressif : elle mord. Elle est dotée de puissantes mâchoires et d'un cou très long qu'elle peut allonger pratiquement jusqu'au dos de sa carapace. Elle peut ainsi se défendre efficacement, dans toutes les directions.

En examinant mes tortues, il était facile de comprendre que chaque espèce avait développé ses propres comportements adaptés à sa structure corporelle.

Habituellement, l'impact de cette démonstration est suffisant pour appuyer mon message, mais un jour, je me suis rendu avec mes tortues dans une école de Plymouth, sur la route de Wedgeport, pour parler aux enseignants durant la récréation. J'avais montré mes tortues et parlé d'elles, quand un des enseignants me dit : « Mes élèves de 1ère année aimeraient vraiment voir vos tortues, serait-il possible de les amener dans ma classe? »

Bien entendu, j'ai accepté, mais non sans trépidation, parce que d'un côté, cette enseignante me disait, « Oh, venez donc montrer vos tortues à mes élèves, ils adoreront ça! », mais d'un autre côté, elle voulait dire : « Allez, voyons s'il y a du vrai là-dedans. Mettez donc vos théories en pratique! »

J'étais assez convaincu que ça marcherait, mais je n'avais jamais auparavant essayé ce genre d'exercice avec des élèves de 1ère année. Je suis donc entré dans la classe en croisant les doigts!

Je n'aurais pas dû m'inquiéter. Je me suis assis avec ses élèves qui étaient assemblés en cercle sur la moquette de la salle de classe. Nous avons observé les tortues et nous avons parlé. Ils étaient fascinés et posaient des questions très pertinentes. J'étais ravi, parce qu'ils semblaient vraiment comprendre que chaque espèce avait développé ses propres comportements adaptés à sa structure corporelle.

Tout allait pour le mieux jusqu'à ce que je remarque du coin de l'œil un petit garnement en train de retourner la tortue hargneuse sur son dos. À peine la pauvre tortue avait-elle le temps de se redresser sur son abdomen que le petit chenapan la retournait à nouveau. Il répéta l'opération trois ou quatre fois déjà, jusqu'à ce que je m'élance, indigné, pour venir au secours du pauvre animal.

L'enfant m'a regardé, le visage rayonnant d'un enthousiasme innocent, suffisamment touchant pour m'arrêter net. « Regarde! », m'a-t-il dit, « C'est pas seulement pour nous mordre que la tortue hargneuse allonge son cou, c'est aussi pour protéger son ventre! »

Après observation, j'ai constaté qu'il avait raison. Dès qu'elle était retournée sur son dos, la tortue utilisait son coup pour pivoter et rectifier sa position. Nous avons tenté la même expérience avec la tortue des bois; elle n'eut pratiquement pas de réaction. Quelle que soit sa position, cette dernière avait toujours l'apparence d'une roche. Elle aurait elle aussi fini par se retourner, lentement et langoureusement (comme je les ai déjà vu faire), mais elle n'était visiblement pas pressée de le faire ce jour-là.

J'étais enthousiasmé! Non seulement parce que cet enfant avait de toute évidence compris mes remarques sur l'adaptation des animaux, mais il était aussi parvenu à élargir ce concept au-delà de mes propres constatations. Il avait découvert quelque chose que je n'avais pas remarqué. J'avais passé beaucoup de temps à jouer avec mes tortues, à les observer et à parler d'elles avec un grand nombre de personnes, sans jamais remarquer ce que ce petit garçon avait constaté.

Je me suis dit « Bon, ça n'a rien de si extraordinaire. Après tout, ça ne fait pas si longtemps que je m'intéresse aux tortues ». De retour au musée, j'ai parlé de cette découverte à Debby Burleson, l'enseignante en sciences dans notre département, et celle qui m'avait appris tout ce que je savais sur les tortues. Elle non plus n'avait jamais remarqué ce comportement.

J'en ai alors parlé à John Gilhen du Département des sciences, spécialiste des tortues de la Nouvelle-Écosse qui en sait plus long que tout autre sur ces créatures et leurs comportements. Lui non plus n'avait jamais remarqué cela.

Mais un petit garçon de première année dans cette école de Plymouth avait quant à lui fait cette découverte. C'est un fait que je considère des plus encourageants et qui en dit long sur l'efficacité des objets à des fins pédagogiques.

Les objets nous aident à documenter l'histoire de gens ordinaires

Un troisième avantage majeur de l'utilisation des objets à des fins pédagogiques est qu'ils peuvent vous aider, vous et vos élèves, à comprendre certaines choses quant à la vie de gens ordinaires, tels que vos ancêtres.

Jusqu'à relativement récemment, ce genre de chose n'était pas particulièrement important dans notre société. L'opinion était que seuls certains individus ont leur place dans l'histoire. Que l'histoire, selon les idées reçues, est forgée par un petit nombre d'individus, par les rois et les généraux, les ministres et les notables de la société, et non pas par les masses populaires. C'est une perspective de l'histoire que je rejette du tout au tout.

Toutefois, la façon dont l'histoire m'a été enseignée à l'école et à l'université reflète ce parti-pris; l'accent est mis sur l'histoire politique et militaire, les batailles, les traités et les lois du parlement. On nous a enseigné que l'histoire est véritablement basée sur ces actes.

Même à cette époque, cette approche de l'histoire semblait avoir bien peu en commun avec notre identité et nos origines. J'étais cependant un enfant issu de la classe moyenne et originaire de Truro, un enfant auquel ces programmes d'études étaient censés s'adresser.

Je ne m'étais même pas rendu compte de cette aliénation vis-à-vis de l'histoire qui m'avait été enseignée jusqu'à ce que je commence à enseigner des enfants d'ethnicité noire et caucasienne issus du milieu ouvrier du nord de Halifax. Je me suis aperçu que pratiquement aucune des ressources du programme d'études ne procurait de lien, quel qu'il soit, avec leurs vies et leurs origines.

C'est alors qu'en tant qu'enseignant je me suis rendu compte qu'à priori, l'enseignement de l'histoire se justifie par la découverte d'un passé qui nous touche et nous permet de mieux comprendre le présent et les possibilités que nous offre l'avenir. Pour faire en sorte que mes élèves tirent pleinement parti de mon enseignement, il était essentiel qu'ils puissent percevoir l'histoire comme leur propre histoire. Pour la plupart des élèves, l'histoire n'a rien avoir avec la « grande tradition historique », mais plutôt avec l'histoire de gens ordinaires. Cette constatation ne vise pas à limiter la direction de votre enseignement, mais elle en déterminera certainement le point de départ et la perspective générale.

L'un des problèmes réside dans le fait que la plupart de nos ancêtres n'ont laissé que peu de traces nous permettant de documenter leur existence. Certains ont bien sûr rédigé des lettres qui ont survécu; d'autres ont laissé derrière eux leur journal personnel; le témoignage de leur existence figure dans les recensements et les actes de naissances, de mariages et de décès. Ils survivent aussi dans leurs chansons et les récits qu'ils nous ont légués. Tout cet héritage peut nous en apprendre long sur nos ancêtres. Mais les témoignages les plus importants que ces êtres ordinaires nous ont légués sont les objets qu'ils ont fabriqués et utilisés au quotidien. Si vous apprenez à comprendre ce que ces artefacts peuvent nous enseigner, ils sont à même de vous éclairer, vous et vos élèves, sur l'identité de ces gens et sur leur vie, sur leurs limites et leurs possibilités, leur pensée, leurs valeurs, ainsi que sur la façon dont ils ont façonné le monde actuel.

L'utilisation des objets aide les élèves à développer d'importantes aptitudes intellectuelles

Un autre avantage majeur de l'utilisation des objets à des fins pédagogiques est d'offrir à vos élèves la chance de développer leur aptitude à observer le monde qui les entoure de façon attentive et critique.

Le développement de cette aptitude demande de la pratique et, le plus souvent, nous ne leur offrons pas cette opportunité au cours de leur éducation. Il peut en outre exister des obstacles à l'acquisition de cette aptitude. Ce processus d'acquisition est parfois interrompu parce que les élèves ont déjà « étiqueté » l'objet que nous voulons qu'ils observent. « Eh bien, oui! C'est un papillon! On sait! Et alors? »

Dans un sens, ça n'a rien de surprenant, car notre système d'éducation met certainement l'accent sur l'aptitude à nommer les choses. Tout particulièrement au cours de ses premières années de scolarité, l'enfant est fortement encouragé à nommer et à quantifier les différentes choses qui composent son univers. Il s'avère utile de réfléchir aux diverses catégories conceptuelles et symboliques dans lesquelles nous sommes censés classer notre réalité matérielle.

Ce processus de catégorisation et de quantification a sans nul doute son importance. Il va sans dire qu'il est essentiel à la communication. Il aide à la catégorisation de notre expérience. Il nous évite d'avoir à considérer chaque entité que nous rencontrons en tant qu'entité nouvelle et indépendante. De plus, puisque nous sommes en mesure de nommer et de quantifier, nous pouvons jongler avec les abstractions sans avoir à enregistrer un nombre excessif de concepts individuels.

Il est donc justifié que cette approche soit privilégiée au cours des premières années de scolarité. Nos compétences linguistique et mathématique -- pierres angulaires de l'éducation -- reposent respectivement sur notre aptitude à nommer et à quantifier.

Pourtant, il est souvent important d'être capable de regarder le monde qui nous entoure d'un œil nouveau, en mettant de côté les noms et les chiffres auxquels nous les associons, car ces derniers peuvent nous empêcher d'envisager clairement la richesse du monde qui existe au-delà de nos abstractions. Nous avons besoin de développer notre aptitude à nous démarquer des abstractions conventionnelles afin de pouvoir contempler le monde sous un jour nouveau, de manière attentive et critique. Ironiquement, lorsque nous parvenons à accomplir cette tâche, nous ouvrons une porte sur une nouvelle génération plus nuancée de noms et de chiffres nous permettant d'exprimer une fraîche perspective du monde qui nous entoure.

Cette aptitude à l'analyse critique est une compétence intellectuelle tout aussi importante que la capacité de nommer et de quantifier. Cette aptitude à l'analyse critique et à la formulation d'observations nouvelles est synonyme d'étude productive – qui s'avère des plus essentielle au fur et à mesure que vos élèves progressent dans leur scolarité. Mais la capacité à envisager clairement notre univers et à s'interroger de façon probante à son sujet est également appréciable dans le cadre de toute une variété de situations réelles non liées à la scolarité. Pour cette raison, le temps que vous passerez à développer cette facette de l'intellect de vos élèves leur sera hautement profitable. L'utilisation des objets à des fins pédagogiques vous offre cette opportunité.

Pour commencer

Nous avons suffisamment parlé des avantages de l'utilisation d'objets à des fins pédagogiques. Voyons maintenant comment procéder.

Comme je l'ai suggéré plus haut, la première chose à faire avant de pouvoir utiliser les objets efficacement avec vos élèves est d'apprendre soi-même à regarder les objets attentivement et de manière probante et critique. Il est nécessaire d'acquérir une expérience de travail suffisante avec les objets pour vous permettre de les voir en tant que sources légitimes d'information. Ça n'est pas toujours chose facile, surtout pour ceux dont l'éducation a été basée sur le document écrit (livres, journaux, pamphlets, manuscrits, lettres, listes d'épicerie, etc.), considéré comme seule véritable source valide d'information.

Mais par où commencer? Eh bien, de la même manière que l'apprentissage de la lecture se fait par le livre, et celui de l'écriture par la pratique, la meilleure façon d'apprendre à déchiffrer les objets est d'observer des objets. Pas besoin de commencer avec des objets de musée. Les musées sont sans nul doute une bonne source d'artefacts et de spécimens fascinants; après tout, c'est notre spécialité. Mais le monde qui nous entoure est rempli d'une foule de choses pouvant se prêter à une observation attentive et probante. En outre, commencer par sélectionner un objet familier a aussi ses avantages qui seront mis en lumière, je l'espère, ci-après. Choisissez donc un objet de la maison ou de l'école et commencez.

Pour un peu de mise en pratique…

Le gobelet en polystyrène est un artefact contemporain que j'utilise souvent dans mes discussions avec les groupes d'enseignants. Aucune raison particulière pour le choix de cet objet plutôt qu'un autre, si ce n'est que dans la plupart des salles que je visite, ces gobelets sont présents. On en distribue, on s'en sert. Ils sont sur les tables, par terre et parfois même dans les poubelles. Et pour la plupart, ces gobelets n'ont pas l'air d'appartenir à quelqu'un en particulier, et sont donc bien adaptés à cet exercice. Il m'est aussi arrivé d'utiliser des stylos à pointe-bille, des couches en papier, des magnétophones, des fers électriques, des chaises, des arrêts de porte, des boîtes à hamburger et toute une variété d'autres objets contemporains, avec tout autant de succès.

Prenez donc un gobelet en polystyrène et regardez-le en même temps que moi. Comment le décririez-vous? C'est un gobelet blanc, plus étroit à sa base, qui s'élargit vers le haut pour se terminer en un rebord de diamètre plus important.

Que peut-on dire d'intéressant concernant sa couleur et sa forme?

Il est blanc parce que c'est la couleur de la mousse qui a servi à sa fabrication. On peut même discerner les petites billes individuelles de mousse à la surface, donc c'est un objet assez dépouillé. J'imagine qu'il ne comporte pas de décor parce que sa fonction est purement utilitaire. Il possède quand même une certaine beauté dans la simplicité et l'uniformité de sa couleur et dans ses lignes.

Que dire de sa forme?

Sa forme évasée le rend facile à empiler et commode à ranger. Aussi, les gobelets en polystyrène n'ont pas d'anse. Ils n'en ont pas besoin par ce que le polystyrène est un bon isolant, on ne se brûle donc pas les mains lorsque l'on tient un gobelet de café chaud. Sa forme ressemble davantage à un verre qu'à une tasse. J'imagine que ça semblerait étrange, voire même contradictoire d'appeler ça un verre en polystyrène.

C'est intéressant. Y a-t-il autre chose à mentionner sur ses dimensions et sa forme?

Oui. Le rebord est plus épais que le reste du gobelet. Je suppose que ça contribue à sa robustesse, mais peut-être est-ce aussi plus agréable de boire dans un gobelet au rebord plus épais. Difficile à dire. Oh, j'ai aussi mesuré combien de liquide ce gobelet peut contenir; six onces, par rapport aux huit ou dix onces qu'une grosse tasse à café ordinaire.

J'imagine que de cette façon, le contenu d'une cafetière peut servir à remplir un plus grand nombre de gobelets, si on doit servir un groupe.

Oui et empocher un plus gros profit si on vend le café.

Y a-t-il autre chose à mentionner sur les caractéristiques physiques de ce gobelet?

Oui. Les mots et symboles suivants figurent sous le gobelet : Fibracan/700S/Montreal&Toronto.

Qu'indiquent-ils?

Que la compagnie qui a manufacturé ce gobelet se nomme Fibracan et qu'elle a des bureaux à Montréal et Toronto. Je suppose que 700S est une sorte de code de produit; je ne suis pas sûr. On peut aussi parler de la consonance de « Fibracan »- cela s'inscrit dans la même tendance actuelle consistant à adopter un nom contracté et un logo de corporation, tout comme Domtar, Alcan, Devco et Canfor. Il y a vingt-cinq ans, une telle compagnie se serait probablement appelée quelque chose comme La Compagnie canadienne de contenants en fibre. Il s'agit donc d'une nouvelle compagnie, ou d'une ancienne compagnie avec un nouveau nom. Peut-être que l'ancienne compagnie a dû changer de nom lorsqu'elle a commencé à manufacturer des contenants en polystyrène plutôt qu'en fibre de bois.

Ça serait intéressant de le savoir. Quoi d'autre?

Au-dessous, le gobelet comporte en son centre un petit cercle bombé de près de 7 mm de diamètre, et la surface du cercle est de texture plus grossière que le reste du gobelet.

Qu'en pensez-vous?

Je ne sais pas vraiment. Il me semble que ça pourrait avoir quelque chose à voir avec le mode de fabrication.

Comment ce gobelet a-t-il été fabriqué?

Je ne sais pas exactement. Mais comme je l'ai mentionné plus tôt, on dirait qu'il est composé de milliers de minuscules particules de mousse. Peut-être a-t-il été fabriqué dans un moule, et le petit cercle de texture rugueuse pourrait indiquer l'endroit où ces particules ont été injectées dans le moule. C'est de la pure spéculation de ma part. Il a de toute évidence été fabriqué à la machine plutôt qu'à la main. Mais, je ne pourrais que deviner à quoi cette machine ressemble et comment elle fabrique les gobelets.

Mais, d'une certaine façon, même votre ignorance a son importance.

Je ne vous suis pas.

Eh bien, il me semble que c'est assez courant de nos jours d'ignorer ce genre de chose. C'est en quelque sorte caractéristique de notre époque et de notre histoire de ne pas savoir comment les choses que nous utilisons tous les jours sont fabriquées, en quoi elles sont fabriquées, où elles ont été fabriquées et par qui. Ça n'est pas seulement vrai dans le cas des gobelets en polystyrène, mais aussi de toutes sortes d'autres choses qui ont encore plus d'importance dans nos vies. Nos grands-parents en savaient bien davantage sur la fabrication et la provenance des objets qu'ils utilisaient.

Vous voulez dire par exemple de comparer un gobelet en polystyrène à une chope en fer?

Oui. L'un est fait d'un matériau étrange, de façon qu'on ignore, dans une usine anonyme à des milliers de kilomètres d'ici…

Et l'autre est en fer et en brasure, a été fabriquée par Earle Lantz, le ferblantier de la région, d'une façon qui exige une certaine habileté, avec laquelle nos grands-parents étaient familiers puisqu'ils l'avaient maintes fois observé au travail dans son petit atelier derrière son échoppe, situé en plein centre du village.

Exactement. Donc, notre gobelet en polystyrène nous indique peut-être que nous sommes un peu plus détachés de notre monde que ne l'étaient nos grands-parents.

Tout au moins, il nous renseigne sur la complexité de notre monde, par rapport à la simplicité du leur.

De quel autre aspect important peut-on parler?

Ça n'est pas cher!

Comment ça, pas cher?

Ça veut dire que ce gobelet ne coûte pas grand-chose; qu'on peut s'en procurer un pour seulement quelques pennies.

Si vous buviez votre café et votre thé dans un gobelet en plastique tous les jours, combien en utiliseriez-vous par année?

Au moins deux par jour, donc entre 700 et 800 à l'année.

Est-ce que l'on peut encore dire que ça n'est pas cher?
Je suppose que non. Mais au moins, les gobelets en polystyrène sont hygiéniques et pratiques. Comment ça, pratiques?

Pas besoin de les laver. Les gens n'aiment pas faire la vaisselle; ils préfèrent avoir plus de temps pour faire autre chose.

Comment utilisez-vous le temps que vous économisez parce que vous n'avez pas à laver vos gobelets?

Ce n'est pas que je fasse quoi que ce soit de particulier. J'imagine que c'est plus une question d'attitude que d'échange spécifique. Les gens de nos jours semblent être plus pressés; on cherche toujours des façons d'économiser du temps. Il y a aussi autre chose.

Quoi donc?

Eh bien, auparavant dans les écoles, les femmes enseignantes étaient celles qui devaient faire la vaisselle. Il n'en serait plus question aujourd'hui.

Bonne remarque. Que faites-vous de vos gobelets en polystyrène si vous ne les lavez pas?

Je les jette. Ils sont jetables; ils sont faits pour être utilisés une seule fois, puis jetés.

Qu'est-ce qu'ils deviennent une fois jetés?

Ils vont dans les ordures.

Et alors? Est-ce que ça se décompose facilement?

Non, comme beaucoup d'autres choses que l'on jette, ça n'est pas biodégradable, donc ça reste là, sans se décomposer. Alors, lorsqu'ils sont jetés dans la rue, ils posent un problème de détritus.

Certains diraient que nous disposons de tant de choses jetables dans notre société, que même si les gens ne les jetaient pas dans la rue, la quantité de ces produits jetables à elle seule suffirait à créer un problème de détritus.

C'est vrai. Pensez combien il est difficile de trouver des sites d'enfouissement. Je me demande s'il y aurait moyen de recycler le polystyrène.

Pas que je sache. Ça serait un projet d'étude bien utile. À propos, le polystyrène est fait avec quoi? Je ne sais pas vraiment; mais je crois que c'est un produit pétrolier.
Oh! On doit avoir de grandes ressources de pétrole pour jeter autant de ces gobelets fabriqués à partir de ses dérivés.

Je vais faire semblant d'ignorer vos sarcasmes et tenter de répondre tout de même à votre question. Non, bien sûr, nous n'avons pas de ressources inépuisables de pétrole; mais je parierais qu'à l'époque où on a commencé à manufacturer les gobelets en polystyrène, on pensait que c'était le cas. Je me demande si la prise de conscience actuelle concernant la crise de l'énergie aura un quelconque impact sur notre utilisation des gobelets en polystyrène.

Je suis certain que oui. On peut souvent en apprendre long en observant les changements quant à l'utilisation d'objets, et j'ai d'ailleurs visité deux écoles récemment où j'ai remarqué des changements qui pourraient se transformer en tendances. Dans la première école, certains enseignants lavaient leurs gobelets en polystyrène et les laissaient dans leurs boîtes à courrier. Dans la seconde école, ils ont carrément arrêté d'en acheter. Ils disent qu'avec la crise de l'énergie doublée de la crise budgétaire dans le domaine de l'éducation, ils sont devenus bien trop coûteux.

Peut-être les musées feraient-ils bien de les collectionner avant qu'ils ne disparaissent tous.

Pas une mauvaise idée.

Conclusion

J'espère que les exercices précédents contribueront à vous convaincre que même l'examen attentif d'objets apparemment sans importance, comme ce gobelet en polystyrène, peut s'avérer des plus productifs. Ce gobelet peut nous en dire long, il suffit de l'observer. Il ne s'agit pas seulement d'une histoire sur les gobelets en polystyrène, c'est aussi une histoire sur notre société, certaines de nos valeurs et certains de nos choix, certaines de nos limites et de nos possibilités, ainsi que certaines des crises auxquelles notre monde est en proie.

En développant votre aptitude à étudier les objets, il vous semblera peu à peu plus facile de voir les rapports entre les objets et dans une perspective plus vaste, si vous choisissez des objets du monde qui nous entoure. Je pense qu'il vaut en effet mieux commencer avec des objets familiers. Mais au bout d'un moment, vous découvrirez que vous êtes en mesure de procéder de la même façon avec des artefacts historiques, et qu'eux aussi sont porteurs d'histoires passionnantes qui nous en apprennent davantage sur le contexte dont ils sont issus et sur l'existence de ceux qui les ont fabriqués et utilisés.

En développant votre aptitude, vous commencerez à penser à toutes sortes de façons d'utiliser les objets de manière productive avec vos élèves.

Essayez.

¹ Ces paroles sont une citation tirée d’un document produit à l’interne par le Musée de la Nouvelle-Écosse, portant sur l’éducation muséale. Elles paraphrasent en partie une déclaration concernant le potentiel pédagogique des objets, rédigée par les rédacteurs de ART TO ZOO, une publication du Bureau de l’éducation primaire et secondaire de la Smithsonian Institution, Washington DC 20560. Leur déclaration apparaît en page 4 du numéro de septembre de ART TO ZOO.

Reproduction, avec la permission du ministère de l’Éducation de la Nouvelle-Écosse, 2008.